J'imagine qu'il est impossible à quiconque connut personnellement Henry James de le lire sans émotion. Il faisait passer le ton de sa voix dans chaque ligne qu'il écrivait, et l'on accepte les volutes de son style, sa prolixité et ses maniérismes parce qu'ils sont l'essence même du charme, de la gentillesse et de l'amusante emphase de l'homme dont on se souvient. Malgré tout, je persiste à trouver ses nouvelles extrêmement peu satisfaisantes. Je n'y crois pas. (...) Je ne pense pas que Henry James ai jamais su comment se comportaient les gens de tous les jours. Ses personnages sont dépourvus de tripes et d'organes sexuels. Il écrivit un bon nombre de nouvelles où figuraient des hommes de lettres, et l'on rapport que, lorsqu'on lui disait que ceux-ci n'étaient pas ainsi, il rétorquait : "Alors, tant pis pour eux." On peut considérer qu'il ne se considérait pas comme un auteur réaliste. Quoique j'ignore si le fait a été attesté, je crois deviner que Madame Bovary devait lui faire horreur. Un jour, Matisse montra à une dame une de ses toiles, qui était un nu, et la dame s'écria : "mais les femmes ne sont pas comme ça !" ; sur quoi il répliqua : "ce n'est pas une femme, madame, c'est un tableau." Je pense que, de la même manière, si quelqu'un s'était aventuré à suggérer qu'une nouvelle de James était différente de l'existence, celui-ci aurait répondu : "ce n'est pas l'existence, c'est une nouvelle."

L'art de la nouvelle - Somerset Maugham