En réponse (partielle) au questionnaire du blog de Doudette.

Quand et pourquoi la famille est-elle venue en France?

Je n’ai, stricto-sensu, qu’un seul grand parent qui est né à l’étranger, mais j’en ai deux que j’ai toujours considéré comme étant d’origine étrangère. Un de mes grand père avait en effet ses deux parents qui étaient des immigrés polonais, vraisemblablement venus en France pour des raisons économiques. Des ouvriers agricoles, pour ce que j’en sais : cette histoire est bien ancienne et les témoins directs ont aujourd'hui presque tous disparus et ont de toute façon toujours été peu diserts sur leurs parcours. La transmission de cette histoire là, ne fait pas partie de mon héritage familial.

Ce grand père en question, ce français fils d'immigré polonais, suffisamment français en tout cas pour faire partie de l'armée française durant la seconde guerre mondiale a été fait prisonnier en Allemagne, où il a rencontré et aimé ma grand mère, elle même prisonnière, mais en provenant de Russie, d’une campagne assez proche de Leningrad (une proximité à la dimension Russe, de quelques centaines de kilomètres, je ne crois pas qu’elle ait directement connu l’horrible siège de la ville).

A l'issue de la guerre, ils sont venus en France, je ne sais pas trop ce qui a guidé leurs choix, la France plutôt que l’URSS. Lui est rentré chez lui. Elle a immigré et émigré. Ils ont dû faire accepter à ses vieux parents à lui, polonais, catholiques très pratiquants, l’entrée dans la famille d’une jeune fille soviétique, communiste assez pratiquante. Aujourd'hui, je sais simplement qu'au vu des lois en vigueurs en URSS à l’époque, si ma grand mère était retournée là bas, elle serait directement partie au Goulag : Staline, ce grand humaniste devant l'éternel, considérait que tout prisonnier de guerre était un traître, et donc, partant pour un petit tour en Sibérie. Ce n’était pas forcément une mauvaise idée de venir en France, après tout.

La pauvreté, la guerre, le totalitarisme. Les raisons de fuir semblent toujours être un peu les mêmes aujourd’hui. Et ceux qui arrivent sont aussi des gens qui ont laissé un pan de vie quelquepart.

Personnellement, considérez-vous que c'est une intégration réussie ?

Est-ce que c’est une intégration réussie ? Un jour où je recherchais à mieux connaître l’immigration polonaise de l’entre-deux guerre, je suis tombé sur cet extrait d’un rapport du préfet du Pas-de-Calais du 11 octobre 1929, sur l’immigration polonaise de l’époque : "Les Polonais travaillant aux mines, vivant en groupe, n’ont que peu ou pas de rapports avec nos ressortissants. Loin de les rechercher, ils s’efforcent de vivre uniquement entre eux, encouragés en cela par leurs ministres du culte et par leurs autorités consulaires elles-mêmes. (...) Quelle est l’aptitude de l’immigrant polonais à s’assimiler ? La réponse est nette : aucune, quant au présent du moins ; j’ai dit plus haut que le Polonais ne recherchait pas la compagnie de l’ouvrier français. Cette observation se vérifie même durant les heures de travail. Au fond de la mine comme sur le carreau ou à l’atelier, un mur invisible les sépare. Á l’issue de la journée, chacun s’en va de son côté. L’estaminet ne les rapproche même pas, non plus que le sport." [Cité par Janine Ponty, Polonais méconnus, Publications de la Sorbonne 1988. Le lien où j’avais trouvé cet extrait est mort aujourd’hui, je ne puis en assurer l’exactitude.].

Que dire de plus, au regard des discours tenus aujourd’hui ? “Ils n’ont pas la même langue, la même culture, la même religion, ils restent entre eux.” Je disais plus haut que les raisons qui faisaient alors partir les gens ressemblent à celle qu’on peu imaginer aujourd’hui. Je pourrais ajouter que les peurs qui les accueillent aujourd’hui sont les mêmes que celle d’alors. Je ne sais pas trop quoi penser de cette permanence.

Je dois avouer que jusqu'il y a quelques mois, années peut-être, je ne m’étais jamais vraiment posé la question des mes origines, ni de leurs relations avec ma francité. Ca n'a jamais été une question pour moi, ni chez moi, ni dans ma famille. Jamais une question discutée entre nous en tout cas. A tel point que je ne savais pas trop comment l’appeler, ce “caractère d’être français”, donc de ne pas être, ni me sentir étranger en France. Je trouve à l’instant ce terme : francité, qui aurait été inventé par Senghor, alors je le prends, ce mot, surtout s’il a cette parenté. Cette qualité d'être français, que je refuse à appeler identité, parce que mon identité ne se résume pas à ça, mon identité étant précisément ce qui m’est irréductible, ce que ma nationalité n’est pas.

Je ne l’ai jamais vécu ce sujet comme une question, ce qui, dans le fond doit être la preuve d’un intégration réussie, totale. Peut-être que l’intégration est là, justement, lorsqu’on ne la questionne plus. Sauf que, cette intégration, ce qui la questionne, ceux qui la questionnent, ne sont pas ceux qui la vivent, la subissent, la recherchent. Je suis intégré, ou non, dans le regard des autres, quelque-soit celui que je porte sur la question, sur ma question, ma vie, ma position.

Je ne l’ai jamais vécu ce sujet comme une interrogation, sauf depuis quelques mois, quelques années, où à grand renfort de phobies exacerbées et exaspérantes cette question m’est renvoyée à la figure, même si je sais bien qu’elle ne m’est pas destinée personnellement : on ne manquera en effet pas (et on ne manque pas) de me dire que ce n’est pas pareil, et de citer, pèle mèle, la culture, la religion, le sens de l’effort ou le goût du travail (moi ? ahah), et cætera, et cætera, le tout, à grand renfort de théorisation du retour du barbare, de l’incivilisé, de l'ennemi intérieur envers lequel nous sommes en guerre, de l'envahisseur, sous le grand patronage de “penseurs” ou "intellectuels" tout fiers d’ériger leurs petites phobies minables en systèmes de pensée télévisés. Et moi, alors, de repenser aussitôt, à ce rapport du préfet rédigé le onze octobre de l'année mille neuf cent vingt neuf, écrivant, sans coup férir ni frémir : “Quelle est l’aptitude de l’immigrant polonais à s’assimiler ? La réponse est nette : aucune”... Puis la pensée, la mienne, suit son cours sinueux : qu’est-ce qui réellement n’est pas pareil, dans leur regard ? Je ne vois pas trop, ou justement, je ne vois que trop, la réponse semble assez nette, elle aussi.

Pour revenir à cette question et y répondre finalement, est-ce une intégration réussie ? Demandez à ceux qui me regardent, ils vous donneront leur réponse/ Je suis d'origine étrangère.