Le mirador
Par GM le 18/03/07, 20:44 - livres - Lien permanent
Le mirador - Elisabeth GilleDans les milieux israélites comme le mien, la consigne était à la discrétion. Les académiciens Jérôme et Jean Tharaud nous la recommandaient, je m'en souviens : " Si les milliers de Juifs allemands qui émigrent ici n'apportent pas dans leurs bagages beaucoup de discrétion (mais c'est bien la vertu qui vous manque le plus !), il est à redouter qu'on ne voie se réveiller bientôt ce que vous appréhendez, cette vieille passion humaine que vous avez déchaînée tant de fois..." C'était, en effet, ce que nous craignons. Chez nous, tout le monde insistait sur la distinction que Maurras lui-même faisait entre "Les Juifs bien nés", ceux qui vivaient en France depuis des générations, qui avaient donné leur sang pour la patrie, et ces gens dont nous disions nous-même qu'il sagissait d'une "immigration de déchet". Nous étions les premiers à redouter que les capacités d'accueil du peuple français n'en vinssent à atteindre un point de saturation. On commençait à parler, vis-à-vis des étrangers, d'instituer un système de quotas et il y avait eu quelques décrets destinés à protéger les travailleurs qui craignaient la concurrence d'une main d'oeuvre à bon marché, tel celui-ci, qui avait beaucoup amusé Kessel à l'époque : "Un orchestre russe de balalaïkas ne peut employer que quinze pour cent de musiciens russes et un choeur religieux russe dix pour cent de chanteurs russes."
L'idée s'installait en France que la mesure était comble, qu'il sagissait à présent, non plus seulement d'une infiltration génératrice de chômage, dérangeante par ce qu'elle imposait à un pays policé, adouci par la patine des siècles, de coutumes, de sonorités ou d'odeurs inconnues et discordantes, dangereuse pour l'identité française qu'abârtadisait déjà des naturalisations excessives et inconsidérées, mais d'une "invasion véritable" : on voyait dans les journaux des dessins semblables à celui d'Iribe qui portait ce titre et montrait Léon Blum jouant de la flûte pour attirer en France les juifs allemands dépeints sous la forme de rats, une faucille et un marteau peints sur leur fourrure.