On est en droit de [se] demander pourquoi j'écris ces souvenirs, pourquoi je soumets des conduites desquelles je préviens qu'il me déplairait qu'on les juge. Sans doute pour les mettre au jour, simplement ; j'ai l'impression depuis que j'ai commencé à écrire ces souvenirs, que je les déterre d'un ensablement millénaire. Il y a à peine treize ans qu'ils sont arrivés et que notre famille s'est séparée, à l'exception de mon frère cadet qui ne s'est jamais séparé de ma mère et qui est mort l'année dernière en Indochine. Treize ans à peine. Aucune autre raison ne me fait les écrire, sinon cet instinct de déterrement. C'est très simple. Si je ne les écris pas, je les oublierais peu à peu. Cette pensée m'est terrible. Si je ne suis pas fidèle à moi-même, à qui le serai-je ?

Cahiers de guerre et autres textes - Marguerite Duras