La Goutte d'Or est un petit territoire isolé et protégé où vivent une vingtaine de milliers de personne. A l'intérieur de ce territoire, pas de grandes voies de circulation mais des petites rues étroites. Le métro ne le dessert pas et les autobus n'y pénètrent pas. Il est facile d'investir cet espace. Les enfants jouent dans la rue comme ils ne pourraient évidemment pas le faire boulevard Barbès ou boulevard de la Chapelle, s'essayant au football dès que le trottoir permet un minimum de mouvement. Mes placettes sont occupées par des vieux maghrébins qui discuttent en fin de semaine. Ils se sont habillés chemise-cravate. Les africains créent des lieux de rencontre à l'angle des rues de Suez et de Panama. Les espaces publics deviennent privés ou semis privés. Chacun peut investir à sa manière.

Cet investissement peut aller de l'invivable au conviviable. Les hommes transforment les recoins de rue en pissotières privées, des groupes se retrouvent devant les cafés ou des salons de coiffure et rendent la vie impossible aux habitants des immeubles voisins. La fête dela goutte d'or, elle aussi, investit à sa manière le trottoir, le square Léon et la rue Polonceau. D'autres espaces privés deviennent publics dans les coins protégés, comme la villa Poissonière, la maison dau coin de la rue Pierre l'Hermite ou le jardin du 38, rue Polonceau, qui sont les lieux de repas pris en commun, de fête, d'apéritif, où la distinction entre appartements privés et parties communes s'efface. A la diversité de ces investissmeent de l'espace correspond la variété des points de vus sur la qualité de vie ; depuis : "ici il fait bon vivre ; c'est un village" à "c'est absolument invivable", avec le niveau sonore des conversations ou les hurlements des champions de foot en herbe...

La diversité de l'appropriation des espaces publics rend les frontières mouvantes. Le commerce des produits de beauté pour Africains déborde de l'autre côté du boulevard Barbès. Le commerce africain et maghrébin attire une population qui vient de très loin. La prostitution et la drogue ont leur propre frontières, mais les clients et les toxicomanes sont en majorité des hommes et des femmes étrangers au quartier. Les ethnies se maintiennent à l'intérieur de territoires mouvants, mais chaques fois visibles. Maghreb et Afrique subsaharienne se côtoient, mais ne se mèlent pas. Les pratiques religieuses sont construit leur propre espace, avec les mosquées de la rue Myrha et de la rue Polonceau, l'église Saint-Bernard, la synagogue de la rue Marcadet

La Goutte d'Or, quartier de France - Maurice Goldring

Un livre passionnant sur un quartier qui ne se laisse pas facilement apprivoiser, qui ne laisse pas indifférent dès que l'on s'y promène, les sens en alerte, les odeurs alléchantes d'épices exotiques ou nauséabondes d'urines à quelques pas de distance. Les trafics que l'on devine seulement, par manque d'habitude. L'ouverture de l'école (maternelle ou primaire ? en tout cas les enfants y sont très jeunes (mais tous les enfants me semblent très jeunes, par définition, presque)) qui est à côté de mon appartement, près de laquelle je n'ai jamais croisé une foule aussi incroyablement bigarrée, parlant toutes langues, amenant toutes leurs progéniture sur le banc et la cours de récré. Les toxicomanes qui croisent les élèves qui courrent vers leur collège, le pas hagard, les traits émaciés, les dents pourries et la bière matinale à la main, des sortes de zombies que l'on croise en allant au métro qui semblent fuir leur propre existence, comme s'ils espéraient devenir tellement invisibles qu'ils en deviendraient incontournables. Les boutiques africaines aux noms improbables et les bars qui attirent la foule les soirs de matchs (et les autres aussi), ces foules regardant l'écran à travers la fenêtre pour ne pas avoir à payer la consommation à l'intérieur. Ceux qui tiennent les murs qui, au bout de quelques mois, me font un signe de passage, j'habite ici, oui, oui. Les marchands de légumes africains débordants sur la chaussée déjà trop étroite pour le trafic qu'elle doit supporter. La saleté des rues le matin. Ces femmes de la rue Myrha, dont je me suis longtemps demandé, naîvement, ce qu'elles pouvaient bien attendre là, toute la journée.

Il est étrange ce quartier. Attrayant et repoussant dans le même souffle.

Ce quartier dont je me sens proche sans arriver à m'en sentir réellement habitant, comme de passage et dans lequel mes permiers pas furent difficiles. Je me suis longtemps demandé. Mais oui, j'aime ce quartier, même si je n'y suis arrivé que parce qu'il était le seul abordable et que je me suis vite rendu compte que je n'en connaisait rien ; même s'il m'exaspère, me ronge, me fait peur, m'intimide. j'aime ce quartier, même si j'y suis encore un étranger. C'est crade, ça pue, mais ça vie. On est loin du musée que devient Paris par tellement d'endroits. Et pourtant, des fois, la tranquillité et la beauté de ces musées m'attirent aussi. J'aimerais avoir trois mètres de plafond, des fenêtres immenses et aucun bruits dans la cours.

Je ne sais jamais comment parler de chez moi lorsqu'on me demande. C'est bien ton quartier ? Je raconte les toxico, l'odeur du shoot au crack que j'ai appris à reconnaître même derrière la porte, la pipe bricolée dans une canette de cocacola retrouvée le matin en bas de l'escalier. C'est pas trop dur ton quartier ? Je raconte l'école maternelle, je raconte Katty, 4 ans, noire comme ma pupille, qui me drague éhontément à chaque fois qu'elle me croise, parce qu'elle a le loisir de jouer en liberté dans une cours protégée dans laquelle j'apparaît pour rentrer chez moi. Elle me tient la porte, me demande où j'habite. Si mon appareil photo prend des photos. Je raconte que oui, c'est exotique, excitant, même si ces termes sont galvaudés et certes il y a parfois eu des toxico, mais polis : ils sont partis de la cage d'escalier peu après que je leur ai demandé. MAis franchement, ils sont emmerdants.

Il faut encore que je m'y promène, que j'y prenne des photos, me l'approprier, m'y faire connaître.