fragments #2
Par GM le 05/04/06, 19:43 - journal - Lien permanent
Beaucoup de trains ces dernières semaines. Défilement de paysages inconnus qui finissent par devenir familiers. Brumes matinales, blanches. Couleurs étonnantes du soir, contrastées, orageuses. Hôtels un peu mornes, sans charme. Tristesse du restaurant de l'hôtel et ses figures enfermées par la pluie battante, sans aucune fraternité de fortune sur les visages, juste l'envie manifeste et partagée d'éviter les regards et la parole qui pourrait s'engager. Quelques pas sous la pluie et l'orage qui gronde au mois de mars. Je pense toujours en poncif à la force de la nature à ces moments, la rivière est gonflée, boueuse, comme en colère de la naige qui fond des hauteurs. Un visage au coin de la rue, trempé, mal protégé de la pluie glaçante, une cigarette nerveuse à la main qui semble attendre un amour incertain, le maquillage qui coule légèrement sous la pluie. Des ombres au parapluie ouvert qui glissent vers cieux plus abrités. La chaleur d'un bar encore ouvert, la musique un peu trop fort, une pinte de Guinness à la main qui guide le stylo et laisse filer le temps. Un main posée sur une table voisine qui semble trop jeune pour l'endroit et qui fume de cette façon dont les mains fument lorsqu'elles n'en ont pas l'habitude et qu'elles ne veulent pas le montrer. Je pm'aperçois que je regarde beaucoup comment les mains fument.
La grève du lycée d'en face qui me semble si étrangère vue de la fenêtre, la banderolle arguant que s'il n'existe pas d'autre solution, c'est qu'il est urgent d'en trouver une, et les innombrables variations sur le thème à trois lettres qui hante tous les esprits, et la désagréable sensation qu'après le retrait qui finira inévitablement par se produire suite à quelques convulsions d'un corps malade et presque mourrant, il ne restera rien, il ne se passera rien. Les inévitables et interminables leçons données par les commentateurs, éditorialistes et donneurs de leçons qui expliquent à n'en plus finir que plus personne ne veut travailler, et de s'indigner tellement il leur est intolérable de nous voir vivre ainsi dans un passé révolu alors que le monde à changé et change autour de nous : il n'y a qu'eux qui savent et qui travaillent dur à donner leurs leçons, eux qui donnaient déjà des leçons alors que le monde était autrement savent bien à quel point il est urgent de savoir changer : ils ont le regard franc, la plume leste, indignée, se sentent droit devant le micro et pour certains droit dans leurs blogs. Je me demande encore combien de temps on peut accepter de se laisser insulter par la bonne conscience du donneur de leçon avant de laisser aller sa colère et de faire taire. Je me souviens aussi que j'ai dû faire en cumulé quasiment une année complète de stages lors de ma scolarité pas si lointaine, dans de grandes entreprises, et je n'y ai jamais croisé aucun syndicaliste qui ait semblé être préoccupé par ma situation d'alors ni par celle de mes semblables, qui soit venu me demander quelque information sur le montant de ma précarité d'alors ou de quoi que ce soit d'autre me concernant. Sauf une fois la CGT qui venait de gagner les élections professionnelles et avait organisé un pot de victoire dans les vestiaires auquel j'ai été convié, 2frs le verre de ricard, très gentiment offert par celui qui était mon tuteur, non cégétiste et qui ne buvait pas. Je les regarde aujourd'hui en tête de cortège depuis la télévision de l'hôtel le sourire légèrement amer, ou bien amusé, ou bien désabusé, ou bien les trois trois sentiments emmelés et figés en même temps sur le bord de mes lèvres un peu crispées. Les jeux de pouvoir ont toujours un petit quelquechose de pathétique qui peut les rendre amusants si on les regarde avec dédain et optimisme. Je ne suis pas optimiste aujourd'hui, non. En fait, j'ai peur : le borgne, lui, se tait et il n'y a personne à qui parler, personne qui ne pense d'abord à avancer ses pions. Lycéen, j'ai fait quelques grèves printanières, j'avais essentiellement envie de ne pas aller en cours.
Il y avait cet homme que j'ai croisé plusieurs fois au cours de la promenade, il était assez jeune et promenait son chien qu'il frappait régulièrement pour le faire asseoir pendant qu'il regardait les vitrines encore éclairées. Le jeune homme avait l'air de se sentir maître à ces instants, satisfait. Le chien s'asseyait toujours, en silence.
Commentaires
C'est super, mais il vaut se sentir maître ou se sentir naître ?
ou alors se sentir mettre ?