Je crois que j'ai toujours considéré que le monde se séparait en deux catégories bien distinctes, presque étanches.

Les gens normaux et les autres.

Les gens normaux sont ceux dont j'arrive à envisager le quotidien. L'ennui du travail. Le regard vide des transports en commun. L'angoisse de la fin du mois, ce mois-ci, encore. Le petit chef qui commence vraiment à taper sur les nerfs tellement il est con. Les sourires des rencontres. Les petits soucis, les grands découragements, les plaisirs quotidiens, le froid vif de dehors, la grande joie d'un partage tellement espéré et préparé, mitonné derrière une assiette et un verre de vin, la douceur de la nuit. La tranquillité d'un soir d'hiver, sous un air de fado. Il existe également des tranches de vie sordides chez les gens normaux, la maladie, la perte, la mort.

Les gens normaux sont tous ceux que je pourrais croiser dans le métro.

Par exemple, j'ai toujours trouvé que les chochards étaient des gens très normaux. A la différence des professeurs dont, plus jeune, je n'arrivais pas à envisager la normalité en dehors des murs de l'école, du collège ou du lycée. Pour moi, les professeurs appartenaient littéralement aux murs dans lesquels ils m'accueillaient tous les jours, sans famille, sans amis, sans joies, sans peines. Comment envisager que mon professeur de mathématiques puisse se prendre pour Coltrane au saxophone le temps d'une nuit par semaine dans une cave enfumée de par amis ? Cette idée me semblait totalement incongrue, impossible. Ils n'étaient là sur cette terre que pour me servir, m'apprendre. Je me demande bien ce qu'ils devenaient une fois les établissements fermés, le soir, pendant les vacances. Il me semble que leurs vies devaient être bien triste et ennuyeuse, ainsi vécue, enfermés dans les murs tristes de ce collège de banlieue.

Aujourd'hui, ce sont leurs élèves, mes semblables d'alors, qui me semblent bien étranges, tandis que les profs, eux me semblent bien normaux ; étonnamment normaux même, vu d'où ils arrivent.

Parmi les autres, se trouvent tous ceux dont je n'arrive pas à imaginer pas le quotidien, tous ceux que je n'imagine pas croiser dans le métro, ceux qui ont une existence publique. Les acteurs célèbres, les journalistes, les hommes politiques, ceux qui passent à la télévision, les chanteurs et même, les écrivains. Que font-ils une fois la lucarne éteinte ? Comment sont-ils, de quoi parlent t'ils ? Est-ce qu'ils existent en vrai ? Comment est-ce qu'ils imaginent le métro ?

Imagine t’on Serge July, Nicolas Sarkozy, Catherine Deneuve ou encore Paul Auster vêtus d’un vieux peignoir usé jusqu'à la trame (avez-vous vu ce trou au niveau de la couture ?) et de pantoufles avachies, se préparer une petite omelette aux champignons, parce qu'ils ont un petit creux tard le soir, qu'ils n'ont pas eu les temps d'aller manger et que vraiment, ils n'ont pas envie de mettre le nez dehors ?

C'est inconcevable, inimaginable. Ces gens là n'ont pas de vie privée, ils sont publics. Ils ne peuvent pas être touchés pas la vie triviale, ils sont sublimes, ce sont des images ; Ils ne sont pas des êtres normaux.

Le fait de trouver un site sur lequel pointer lorsque je cite l'auteur d'un livre, cet objet un peu sacré, me perturbe. C'est comme si des personnes dont la vie devait être tout entière en dehors de la mienne se trouvaient soudain en situation de la croiser. Peut être même me lisent-ils en cachette. Peut être même finiront-ils par prendre le métro.