Mes lieux communs n’ont pas changés, ils semblent épargnés, hors des champs de vie et d’actions des feux et histoires de ces dernières nuits. J’attends que les premières voitures brûlent dans ma rue, j’imagine que ce n’est qu’une question de jours, ou d’heures peut-être. Peut être que rien ne brûlera. Je ne vois pas de stigmates de ces nuits sur mes lieux de trajets, mes lieux de travail, de vie. Il subsiste l’impression d’un étrange état de siège duquel je serais épargné.

Je ne comprends pas ces gens, ces actes, cette folie, retournée essentiellement contre elle-même. J’imagine la colère, la fatigue, le dégoût et la peur des habitants, des policiers, des pompiers, de tous. J’imagine autant que je peux, c'est-à-dire certainement peu et mal.

Il est opportunément répété que ces problèmes sont le fruit pourri de 30 ans de sous investissement, de désinvestissement, d’oublis, de mensonges, d’incompétences, j’ajouterais de racismes, de mépris et d’ignorance pure et simple. Le plus souvent, ces gens là n’existent pas tout à fait dans les univers médiatiques et politiques, sans représentations, sans relais, sans parole publique.

En ne regardant que les mandatures de député, on pourra voir que le premier mandat de M. Sarkozy date de 1988. Le premier mandat de M. Hollande date de 1988. Le premier mandat de M. Bayrou date de 1986. Le premier mandat de M Fabius, 1978, le premier mandat de DSK, 1986. Longue litanie toujours à continuer, de toujours près de de vingt ans.

Sommes-nous autorisé à établir un lien entre ces 30 ans ci et ces 20 ans là ? Bien plus certainement il doit s’agir d’un problème différent et complexe auquel il convient de ne pas tout mélanger.

D’émissions spéciales en plateaux d’invités, sont interrogés doctement ceux dont les derniers soubresauts intellectuels et militants d’avant la tempête étaient de savoir s’il est nécessaire de réformer l’ISF ou non, et comment. On sent bien que leur intelligence visionnaire, leur connaissance profonde et intime du pays risque de nous apporter un éclairage brillant sur les événements et les solutions envisageables. Dès lors, leur seule parole mérite toute notre attention durant ces moments de crise. Leur avis compte, il est autorisé. Comme une machine étrange qui tourne à vide, repliée sur elle-même. Nous avons été fermes et il y a toujours des violences en banlieue : c’est que nous n’avons pas été assez fermes.

Ces discours publics semblent aujourd’hui étrangement hors du temps, mécaniques, sonnant faux, dépassés. Des appels à la république, à l’ordre, au calme, à nous réfléchirons et mettrons en œuvre les solutions adéquates dès que l’ordre le calme et la république. La question du rétablissement de l’ordre n’est pas un sujet de discussion, c'est une évidence. Je cherche en vain la raison pour laquelle cette question monopolise alors l’ensemble des prises de paroles, de position et des questions. On prend la parole pour affirmer qu’il n’y a pas lieu d’en parler. Puis on se tait et ne parlons pas du reste tant qu’il est encore temps de se taire.

On affiche avec délectation et fierté ne pas vouloir chercher à comprendre, la question du retour à l’ordre nécessaire devenant tellement indépassable qu’elle en devient la seule posture et le seul projet qui existe. Il ne faut pas être laxiste. Le retour à l’ordre. Vous ne croyez pas que je vais chercher à comprendre ce qui motive ceux qui. S’afficher comme ne pas vouloir chercher à comprendre, s’en féliciter. La république. La posture est étrange. Se féliciter de réflexes reptiliens plutôt de raison. En faire une politique.. Un art de vivre. Un sujet de gloriole. Faire de la bêtise assumée un, le seul, argument de fermeté. Ce qui motive, non. Comment en est-on arrivé là, non plus. Pas d’angélisme.

Savoir, apprendre, connaître les raisons et les solutions, ne semble pas être le sujet, nous verrons ceci une fois l’ordre rétabli, dès que l’ordre sera rétabli. Je me demande qui, de l’homme politique, du journaliste, et de l’auditeur, arrive à croire encore à ce une fois dès que. Depuis 20 ans. Depuis 30 ans. Il est temps de réformer l’ISF. Une fois dès que. Pas d’angélisme.

J’ai éteint le son, il ne reste que des pantins muets qui s’agitent dans un bocal. Les émeutes mettent sous une lumière crue la vacuité des discours, les agitations dans le vide, les mots qui ne trouvent plus de sons sur des faits qui ne se comprennent pas. Faire le gros dos en attendant que ça s’arrête, et reprendre le ronronnement de d’ici à 2007. Et enfin la sempiternelle questions qui seule intéresse vraiment pourra revenir sur le devant de la scène, le sourire entendu et l’œil brillant : « Mais à quoi pensez-vous donc en vous rasant ? ». Le journaliste politique moderne se nourrit de mousse à raser. Ses trophées sont les déclarations de candidature à la candidature, l’aboutissement d’une carrière.

Il reste à parier la mort dans l’âme que dans six mois, un peu après dès que, le ronronnement aura enfin repris son cours tranquille. Nous pourrons de nouveau respirer, les micros et caméras auront quitté de nouveau les banlieues. Et nous pourrons enfin nous préparer pour de bon à la grande bataille qui monopolise temps, esprits, discours, celle qui convient coûte que coûte. Ces gens pourront bien comprendre qu’ils doivent attendre encore un peu. Deux, cinq, dix, trente ans, le temps qu’il faudra. Le temps de l’urgence.

Le risque et le danger. C’est l’homme providentiel qui peut arriver. Et ensuite les belles âmes de la république mettront la main sur le cœur, la larme à l’oeil. Cette France là, jureront-ils, n’est pas la mienne, ce n’est pas celle que j’ai faite, ni celle que je voulais. Nous avons compris, diront-ils, la leçon est retenue. Ce résultat nous oblige, nous changerons enfin et enfin nous nous occuperons et nous ferons. Nous nous rapprocherons de notre électorat trop oublié. Alors, au deuxième tour, votez pour nous. Enfin.