Je me souviens de mon grand père qui me racontait une histoire.

C'était une de ces histoires qui vous met en rage de votre propre impuissance, qui vous transporte d'indignations, vous donne envie de sauver le monde du haut de vos six ans, de vos dix ans, vous transforme en Don Quichotte en guerre contre les moulins à méchants.
Et c'est quand on vieillit qu'on arrive à se dire que ce n'est qu'une histoire, comme tant d'autres, beaucoup d'autres. La gorge se fait moins sérrée, les larmes plus discrètes et les cris plus contenus. Bien qu'on se sente de plus en plus triste. C'est la tristesse de l'impuissance qui prend peu à peu la place laissée par la rage et l'indignation qui se sont émoussées, fatiguées de ne rien rencontrer.
On se demande si un jour il ne nous restera plus rien. Rien qu'un oeil vide qui enregistre ce qui passe, sans regarder. On se dit qu'on préfère ne pas y songer, alors qu'on se souvient qu'on était indigné, même si on ne comprend plus très bien pourquoi.
On se distancie aussi, pour se protéger.
Parfois on se dit que c'est parce qu'on commence à expliquer. On n'en est plus très sûr. On est sûr de rien. Alors on s'explique.

Mon grand père ne m'a jamais raconté la fin de cette histoire. Il disait que de toute façon, ce n'est jamais celle qu'on imagine.