"Sa vie entière , sa connaissance, sa volonté se résumaient maintenant à une seule interrogation, immobile et fanatique, toujours répétée, dès qu'il ouvrait les yeux à l'aube dans le lit où il dormait seul depuis des mois, quand il se réveillait au milieu de la nuit et savait qu'il ne retrouverait pas le sommeil, maintenant sans cigarettes ni alcool pour distraire les heures, sans personne à son côté, sans une femme qui lui tourne le dos en feignant de dormir, seul avec sa propre conscience, avec son propre système nerveux aiguisé à l'extrème par l'insomnie et l'excès de lucidité que provoquait l'abscence de la nicotine et de l'alcool dans son sang. On a bu en croyant que l'alcool réveillait la force, excitait l'intelligence, et soudain, on s'arrête et on découvre juste le contraire, qu'on avait vécu sous l'influence non pas d'un stimulant mais d'un narcotique, et que débarrassé du poids terrible et en grande partie méconnue de l'alcool, le système nerveux et la faculté de raisonner acquièrent une rapidité et une transparence presque intolérable, sans mirages ni repos, mais aussi cependant sans réconfort, une clarté froide de tempête qui était le nouveau pays où habitait maintenant l'inspecteur, son identité dont il ne savait pas si elle était récente ou recouvrée, si elle était aussi fallacieuse que les autres, celles que durant des années lui avaient fournies le double déguisement de la simulation et de l'alcool."

Antonio MUNOZ MOLINA - Pleine lune