Partance
Par GM le 25/08/03, 19:05 - Lien permanent
(1)
Ca faisait quelques jours que j'étais dans cet hôtel. Une chambre avec vue sur la mer. Je n'étais pas sorti de la chambre depuis mon arrivée. il pleuvait des cordes. Je me contentais de regarder par la fenêtre, et d'écouter ces bruits d'eaux, si différents.
J'étais fatigué, je ne voulais voir personne.
Mon téléphone a sonné, j'avais presque oublié sa présence. C'était elle.
Elle se demandait où j'étais.
(2)
Elle se demandait mais n'osait pas demander. Ses premiers mots étaient hésitants, cette hésitation des paroles des personnes qui sont chères et qu'on a pas vu depuis longtemps, ces paroles qui ont peur de blesser de trop bien nous connaître.
Je savais qu'elle voulait savoir, je ne voulais pas l'aider à le demander. J'étais parti sans explication, ce n'était pas pour lui expliquer sans qu'elle me le demande.
Des paroles insignifiantes au début. J'étais plus ému que je n'aurais voulu l'être d'entendre sa voix. J'avais l'impression de na pas avoir entendu de voix connue, de voix aimée depuis longtemps. Quelques jours en vérité. Quelques semaines peut être.
Je n'écoutais pas tellement ce qu'elle disait, j'écoutais juste sa voix, un peu rauque de trop de tabac et d'inquiétude.
Puis ce silence qui m'a ramené à la conversation.
Je savais que la question allait arriver et que j'allais répondre en partie.
Je regardais par la fenêtre, il pleuvait toujours.
Elle m'a raconté cet homme qui avait abandonné son travail, rendu les clefs de son appartement, vendu sa voiture et ses meubles, et qui est parti sans donner d'explication ni d'adresse. A personne. Sans préavis. J'étais en train d'oublier cet homme là justement. Je lui en ai un peu voulu de me le rappeler.
- Tu sais tout, tu m'as tout raconté, qu'est-ce que tu veux que je te dises de plus ?
J'ai entendu des larmes ravalées. Foutue fierté.
- Tu es où ?
(3)
- Où es tu ?
J'ai laissé le silence s'installer. Je n'avais pas envie de répondre. J'ai expliqué que j'avais démissioné, rendu mes clefs, et pris le train jusqu'ici. Je lui ai dit que j'étais triste, mais que je me sentais bien. Je lui ai dit que j?étais dans un hôtel, que je voyais la mer de ma fenêtre et qu?il pleuvait. Je ne lui ai pas dit où était l?hôtel.
Je lui ai dit qu?elle était partie avant que je parte moi même, je n'avais plus de compte à lui rendre.
Je le lui ai dit.
Je me sentais froid.
C'était cruel. Des sanglots ravalés de nouveau. Je ne me suis pas senti coupable. Je n'avais pas à l'être. Je voulais juste oublier l'avant, l'oublier elle aussi.
Le téléphone s?est remis à sonner aussitôt. C?était elle de nouveau. Elle voulait savoir pourquoi. Je ne savais pas trop quoi lui dire. Je ne savais pas vraiment pourquoi, j?avais conscieusement évité la question.
Juste que un jour un peu comme les autres, tu t?asseois pour faire ce que tu fais depuis des années, puis tu te demandes si c?est bien ce que tu veux faire de ta vie, et la réponse t?apparaît comme évidente. Tu connais la réponse depuis des lustres mais tu n?avais jamais voulu l?entendre. Ce qui était quasiment normal te semble soudain insupportable. Tu cherches à faire semblant un moment, mais tu n?y arrives même plus. Tu te rends compte que tu as fais semblant depuis tout ce temps, tant de temps. Alors tu ne quitte pas, tu romps.
Tu t?es juste posé cette simple question ?Mais qu?est ce que tu voulais faire quand tu seras grand ??
Et tu te rend compte que tu ne t?es jamais écouté répondre à cette question. Et tu rend ton tablier, sans préavis, sans te raccrocher à ce qui te tenais. Tu t?en vas. Tu comprends ?
Elle a raccroché.
(4)
Elle a raccroché et j?ai posé mon téléphone. Je me suis allongé.
La nuit est passé vite, le sommeil serein.
A la fenêtre il pleuvait toujours, je croyais que ça n?allait jamais s?arrêter.
Je me suis assis sur la plage, la tête sur les genoux. J?entendais la pluie battre le ciré jaune, emprunté à l?hôtel.
J?étais seul sur la plage. Le grondement incessant de l?océan.
J?écoutais l?écume.
Je regardais.
Le vent froid qui cingle et qui fait mal au visage. L?eau, le sel, le sable, les larmes qu?on ne peut pas voir qui se perdent. J?ai regardé le vent assez longtemps.
Le corps douloureux de froid, je me suis levé, j?ai fait quelques pas sur le sable. J?ai regardé autour, la nature folle, la ville au loin sur la côte qui brillait.
Je me suis demandé quelle sorte de vie il y avait dans cette ville. Quels gens vivaient. Quels amours. Quels drames. Quels morceaux de sordide.
Je me suis rassis, j?ai regardé les vagues de nouveau. J?ai souri.
Le visage gelé, je suis rentré à l?hôtel.
(5)
De retour à l?hôtel, dans la moiteur chaude de la salle de bain, nu, je me suis scruté dans le mirrior. Je vieillissais. Les années sans activité physique commençaient à se voir. J?avais l?impression que le stress, l?angoisse avaient marqué ma peau, je la trouvais triste, fatiguée, tirée, un peu molle. Je ne l?avais jamais vraiment aimée. Ca faisait longtemps que je ne m?étais pas regardé comme ça, je me suis senti mal à l?aise.
Je me suis rhabillé, sorti manger.
L?hôtel était vide, ou quasiment. J?ai choisi une table près de la fenêtre, pour pouvoir continuer de m?évader un peu.
Un homme est entré. Vieux, il était là depuis quelques jours, je l?avais déjà remarqué. Il s?est approché de moi.
Visiblement il avais envie de parler à quelqu?un. Son visage semblait usé, je regardais ses rides. J?ai pensé à ma peau que je regardais tout à l?heure. Il m?a demandé s?il pouvait s?asseoir ici, en face moi. J?avais envie d?écouter quelqu?un.
Il s?est assis.
(6)
Il s?est assis, il a parlé, je l?ai écouté.
Cet homme avec qui j?ai mangé à l?hôtel.
On était seuls, les seuls clients.
Il avait besoin de parler, j?avais besoin d?écouter.
Il m?a raconté son histoire, cet homme. Il étais assez vieux, à la retraite. Le poids des ages sur le visage. Le poid des ans, celui de la tristesse.
Il m?a raconté sa femme malade. La maladie incurable, celle qui bouffe la vie sans laisser d?espoir. Cellle qui fait partir l?autre ailleurs, mélange les ages les années, les personnes, celle qui fait oublier les prénoms mais pas les visages.
Tu étais au téléphone de nouveau ce soir là, et je t?ai raconté ce vieux.
Je t'ai raconté comment il est resté auprès d?elle si longtemps, des années. Des années à la voir partir dans un autre monde, à la regarder l?oublier. Et lui, à rester auprès d?elle, sans jamais la quitter, sans jamais la quitter des yeux.
Je t'ai raconté pourquoi au bout de ces années, il n?en pouvait plus, il se sentait fatigué. Fatigué de ce travail qui n?en était pas un de surveiller la femme de sa vie. Fatigué de vivre pour elle et même pas avec elle.
Et même l?inavouable, fatigué par elle.
Je t'ai raconté qu'il a voulu prendre ce qu?il s?appelait des vacances.
Je t'ai raconté qu'il a cherché une persone pour reprendre la surveillance pendant son abscence. Puis il est parti. En vacances. Voir la mer. Voir la montagne. Voir ses amis disparus depuis sa propre disparition.
Je t'ai raconté qu'au milieu de ses vacances, son téléphone sonne, lui qui ne sonnait plus depuis si longtemps.
Je t'ai raconté qu'elle était décédée, comme ça d?un coup, sans prévenir, sans annoncer. Il est retourné chez lui, il l?a enterrée.
Puis il est revenu, finir ses vacances, oublier, il ne savait pas vraiment lui même. Je crois qu?il ne pouvait simplement plus rentrer dans sa maison vide.
La vie est une salope hein ? C?est quand il était pas là qu?elle l?a quitté.
...
Il l?a surveillé des années sans interruption, puis au moment où il va se reposer, elle le quitte.
Peut être qu?lle ne voulait pas qu?il la voie partir.
C?est peut être qu?on ne peut quitter quelqu?un pour de bon que lorsqu?il est absent.
J?étais en train de pleurer au téléphone, sans rien ravaler. C?étais la première fois que tu m?entendais pleurer sûrement.
Tu n?as rien dit, rien répondu. Il n?y avait rien à répondre. Je n?avais rien à ajouter. Tu as raccroché au bout du silence.
J?ai fait des cauchemard cette nuit là.
(7)
Des cauchemards, un seul cauchemard en fait, qui s?est répèté. Je n?en avais pas fait depuis mon départ. Et celui-ci était différent de ceux d?alors. Je me suis réveillé plusieurs fois. Toujours la même histoire, toi qui partais en lambeaux et moi de l?autre côté du téléphone qui attendais que tu raccroches, sans dire un mot. Je me suis réveillé bien avant le jour. J?entendais la pluie qui ne tombait plus. Les bruits habituels se trouvaient orphelins de l?un d?entre eux. Je croyais que ne me rendormirais plus.
J?attendais, les yeux ouverts à fixer le noir.
Le sommeil a fini par revenir, sombre pourtant.
Réveillé à nouveau, j?ai ouvert les volets, et vu le soleil.
J?ai regardé toute cette lumière étonné, ravi qu?elle soit là pour mon dernier jour dans cet hôtel.
Je suis retourné à la plage, me suis assis au même endroit que la veille, la pluie en moins. Je n?étais plus seul. L?eau restait à sa place.
Une petite fille avec son ballon sur la plage, m?a approché avec son ballon à la main, ?tu joues avec moi?. C?était un ordre. J?ai ri.
Je me suis rendu compte que c?était la première fois que je riais depuis mon départ. J?ai joué.
Tu t?appelles comment ?
Elle est où ta femme ?
Tu as des enfants ?
Ils s'appellent comment ?
Tu t?appelles comment ?
(8)
J?ai ruminé ces questions dans le train un moment, celles qui me ramenaient à moi, celles qui me ramenaient à ma vie.
Tu as une femme ?
Il sont où tes enfants ?
J?ai décidé de prendre un train de nuit, pour me réveiller dans une ville différente, voyager sans le temps du voyage.
Le train s?est mis en branle, et j?ai cru un instant que c?était la gare qui partait, comme souvent. Puis le bruit du train a ramené mes sensations à la réalité. La gare, la ville, la mer s?en allaient.
J?ai toujours aimé le train, surtout ceux qui ne vont pas trop vite.
Je n?ai pas trouvé le sommeil, je me suis mis à la fenêtre pour regarder ces fragments de paysages que la nuit laissait entrevoir, deviner. Ces morceaux de monde qui passent dans l?autre sens, vers cet inconnu dont je venais. J?avais voulu éviter le voyage, mais je le préferais souvent à la destination.
J?ai fini par m?endormir, dans une position inconfirtable, la tête contre la vite. Peu d?heures plus tard, je me suis réveillé en même temps que la lumière, engourdi, les vertèbres endolories, bougeant difficilement la tête. Je suis sorti à la première gare qui s?arrêtait avant que le soleil ne se lève vraiment. Il était tôt, la ville n?était pas encore réveillée.
Je suis entré dans le bar de la gare, il venait d?ouvrir accueillant ces gens de passage avant d?aller travailler. J?ai commandé un café, trouvé un paquet de cigarette dans mon manteau que j?avais oublié. Je me suis rendu compte que je n?avais pas touché une cigarette depuis mon départ. J?en ai allumé une, que je n?ai pas trouvé agréable, un sale goût, que le café faisait à peine passer.
Je suis sorti. La ville n?avait pas encore l?odeur de ville. elle était encore dans sa nuit. J?ai marché, pour aller à sa rencontre.
Je savais que je n?allait pas l?aimer.
Je savais que j?allait y rester quelques jours.