Recopiages éhontés
Par GM le 25/07/03, 19:09 - Lien permanent
Diogène
Dans cette falsification des valeurs communes, Diogène va très loin. Il ne se limite pas au refus des honneurs et au mépris du pouvoir. Il s'en prend directement aux lois, à la Cité, à toute incarnation de l'autorité. Méprisant Alexandre, le philosophe se proclame, pour la première fois sans doute dans l'histoire, "citoyen du monde". La religion n'est pas épargnée. Il arrive à Diogène de chaparder dans les temples les offrandes destinées aux dieux. Et quand une femme se prosterne pour prier, en lorgnant sa croupe offerte, le sage énergumène demande si elle ne craint pas qu'un dieu arrive par-derrière, puisqu'ils sont partout...
Ça ne suffit pas encore. L'instruction est mise à l'écart. La vertu seule convient au sage. Il n'a donc rien à faire ni des arts ni des sciences. Inutile même qu'il apprenne à lire. Inutile qu'il se marie. Inutile qu'il s'attache. Inutile qu'il se cache pour copuler. Diogène n'est pas l'homme des compromis. Aucun arrangement, pas d'approximation. C'est un extrémiste de la vertu, un hercule de la cohérence. Si l'on veut vivre selon la nature, c'est sur les animaux qu'il convient de prendre modèle. Diogène préconise que les femmes appartiennent à tous, que les enfants soient communs, que l'on ne se soucie pas de l'inceste.
Cet homme n'est donc pas seul simplement parce qu'on le rejette, le calomnie ou le condamne. Il a choisi le refus, la grande solitude de la liberté totale. Un jour, à la sortie du théâtre, au moment où la foule quittait l'hémicycle, Diogène s'est mis en chemin pour y entrer. "Qu'est-ce que tu fais ? - Ce que j'ai fait toute ma vie !" Diogène symbolise l'existence à contre-courant, avec sa grandeur comme avec ses limites. Son mépris du troupeau, son exigence de cohérence peuvent susciter l'admiration. On peut aussi penser que tant d'ostentation dans la simplicité signale un immense orgueil.
L'homme au tonneau a inventé le refus de la civilisation. Cette attitude ne cessera pas de traverser après lui l'histoire occidentale sous des formes très diverses, des ascètes des débuts du christianisme jusqu'à la beat generation. Avec des avantages : dénonciation de l'hypocrisie, courage de la vertu. Avec aussi des dangers : le refus de la loi qui déshumanise, le rêve d'animalité qui débouche sur la barbarie. On peut aussi n'en retenir que l'endurance face à l'adversité, le désir tenace de n'être jamais pris au dépourvu par le pire. Ce dont témoigne la fin de l'histoire. La voici.
Diogène est toujours la main tendue, dans la rue. Le soleil descend, et sa main reste vide. Mais il s'est déplacé. Depuis le début de l'après-midi, il s'est installé face à une statue, sans cesser de tendre la main. Il reste devant elle, immobile, mendiant encore et encore. "Eh, Diogène, tu fais quoi, là ? - Je m'exerce à subir des échecs."