Jonas Hallgrimsson était un grand poète romantique et aussi un grand combattant pour l'indépendance de l'Islande. (...) Un jour, ivre mort, Hallgrimsson tomba dans un escalier, se cassa une jambe, eut une infection, mourut et fut enterré au cimetierre de Copenhague. C'était en 1845. (...) En 1946, l'âme du poète visita un riche industriel islandais dans son sommeil et s'ouvrit à lui : "Depuis cent un ans mon squellette gît à l'étranger, dans le pays ennemi. Le moment n'est-il pas venu pour qu'il retourne en son Ithaque libre ?"
Flatté et exhalté par cette visite nocturne, l'industriel patriote fit retirer le squellette du poète de la terre ennemie et l'emporta en Islande, songeant à l'inhumer dans la belle vallée où le poète était né. (...)
Mais les évènements se précipitèrent encore et bientôt tout le monde apprit ce que l'industriel patriote avait eu honte d'avouer : planté devant la tombe ouverte à Copenhague, il s'était senti bien embêté : le poète était enterré parmi les pauvres, sa tombe ne portait aucun nom, seulement un numéro, et l'industriel patriote, face à plusieurs squelettes entrelacés les uns dans les autres, n'avait pas su lequel choisir. En présence des sévères et impatients bureaucrates du cimetierres, il n'avait pas osé montrer ses hésitations. Ainsi avait-il emporté en Islande non pas le poète islandais mais un boucher danois.

M. Kundera