Souvenirs de la maison des morts
Par GM le 02/06/03, 21:52 - Lien permanent
Tous les récits ne révelaient d'ailleurs pas le même sang froid, la même indifférence. Par exemple, on ne parlait jamais du lieutenant Jerebiatnikov sans une nuance d'indignation contenue. Je fis la connaissance de ce lieutenant pendant mon premier séjour à l'hôpital - grâce aux récits des forçats, s'entend. Je l'ai vu plus tard en chair et en os, une fois qu'il commandait chez nous. Il devait avoir une trentaine d'années. Il était de haute taille, gros et gras, rouge et bouffi, avec des dents blanches et un rire éclatant, saccadé, un rire à la Nozdriov. Son visage reflétait le vide absolu de sa pensée. Il avait une passion pour les baguettes et les faisait servir chaque fois qu'il commandait une punition. Les autres officiers, je me hâte de le dire, tenaient ce lieutenant Jerebiatnikov pour un monstre, et les forçats avaient de lui la même opinion. Evidemment, il y a eu au bon vieux temps, ce vieux temps "dont la tradition est encore vivante, bien qu'on ait à peine à y croire", des exécuteurs férus de formalismes, zélés et scrupuleux dans leurs fonctions. Mais en général les verges se donnaient tout bonnement, sans plaisir particulier pour le fustigeur. Ce lieutenant donc, un connaisseur dans l'accomplissement de sa fonction. Il avait la passion de son art et il aimait l'art pour l'art. Il s'y complaisait comme un praticien blasé de la Rome impériale, il inventait toutes sortes de raffinements subtils afin de chatouiller, d'émouvoir quelque peu son âme chargée de graisse.
Dostoïevski - Souvenirs de la maison des morts