Underground ou un héros de notre temps, Vladimir Makarine

Le routier a des soupçons ; je crois qu?il en souffre. Mais lui et moi, nous nous voyons rarement. Une autre fois, il est rentré au moment inopportun. Tatiana a dû sortir la vodka d?extrême urgence, et nous avons passé un bout de temps à discuter de Gorbatchev et d?Eltsine. Heureusement que Tatiana avait une bouteille en réserve, remplir les verres, c?est comme fumer le calumet de la paix.
(?)
De nos jours, les triangles sont aussi naturels que cette bouteille de vodka ? qu?on boit traditionnellement à trois. Je suis assis face à eux, détendu, pas nerveux pour un kopeck. D?ailleurs, le routier et peut être en train de cogiter, mais peut être pas. Peut-être le triangle (pas ce triangle concret mais le triangle en général) s?est-il depuis longtemps libéré de toute tension nerveuse ? hystérie féminine ou confrontation belliqueuse ? entre ses trois sommets. Fini. Les deux ou trois siècles précédents ont épuisé la saveur de la dramaturgie triangulaire. (On peut coexister sans problèmes. À condition de ne pas faire les imbéciles.)


Avant que Vickitch et Mikhaïl n?aillent retrouver leurs machines à écrire, ils ont beaucoup de choses insignifiantes et quelques petites choses importantes à se dire ; deux sacrés bavards ! Je leur en fais ironiquement la remarque, plongés qu?ils sont dans l?activité nocturne préférée de nos intellectuels : la conversation.
Elle vole très haut, plus haut que ça, tu meurs. En Russie, la grande tradition de la causerie (de préférence bien arrosée) remonte au XIXe siècle, peut être même à une époque plus reculée : les propriétés étaient si distantes les unes des autres qu?il arrivait aux gens de ne pas se voir six mois durant ; quand ils se retrouvaient, ils étaient capables de parler des jours et des nuits. Ils parlaient encore après avoir remis leur manteau. Jusqu?au moment où la clochette de la troïka résonnait sous la fenêtre. Jusqu?à ce qu?on leur ait coupé le téléphone. Depuis des décennies, les intellectuels russes ont toujours travaillé sans se fatiguer (à la différence de leurs collègues d4europe de l?Ouest) ; en revanche, selon Mikhaïl, nous avons porté l?art des contacts humains (au téléphone, à la cuisine, au bureau, dans le train) à des hauteurs inégalées. Nos conversations sont nos pyramides. Aux siècles des siècles.