La mort
Par GM le 13/01/03, 21:25 - Lien permanent
Je crois que c'est toujours mon père qui m'a annoncé les mauvaises nouvelles, en particulier les décès. Je ne suis pas certain que ce soit concerté de la part de mes parents. Je n'en sais rien en fait.
Ca s'est (presque) toujours passé dans une voiture. A la fin du voyage. Mon père coupe le contact. Il prend sa respiration et il dit "GM, j'ai une mauvaise nouvelle à t'annoncer"
Je me tais, je laisse planer le silence. il dure un peu. J'ai un moment où je me sens vaguement coupable, il s'est forcément rendu compte d'une connerie que j'ai pu faire et qu'il n'a jamais su...puis ça passe. J'attend.
En fait, tout ceci est assez court. Quelques secondes tout au plus.
Puis il me dit "untel est mort", ou "untel est mort", ou "untel"...
Il n'a pas besoin de terminer sa phrase. J'ai compris. Non pas que je sois confronté souvent à la mort, même de loin, c'est même plutôt le contraire en vérité. Je me sens étonnament épargné par la mort.
Mais les quelques fois où c'est arrivé, ça s'est passé comme ça, toujours de la même façon.
Et puis on sort de la voiture, et puis je rentre chez mes parents en me demandant comment cette nouvelle (dont je suis le dernier informé) est ressentie dans la maisonnée. Comment je vais pouvoir continuer à parler normalement, de sujets normaux, faire comme si la vie continue, alors que tout porte à croire qu'elle s'arrête, preuve(s) à l'appui.
Et puis pourtant, elle continue la garce, elle ne s'arrête pas même si c'est votre grand père, à qui vous n'avez jamais parlé alors que vous auriez tant du - vous étiez jeune il est vrai. Même si c'est un de vos amis d'enfance qui a fait la bêtise de monter dans cette voiture sans conduire alors que c'était le seul à n'avoir pas bu, même si c'est un gamin de quelques semaines qui a testé la mort subite du nourisson, même si c'est un spécialiste de descente de bouteille de whisky capable de vous expliquer n'importe quel extrait de la bible à la volée, sans filet.
Généralement, l'annonce en elle même me laisse assez froid. quelques jours, quelques semaines.
Et puis un jour je me rend compte que je ne le reverrais plus ce gars et sa bouteille de whisky, ou mon grand père dont je ne connais même pas le lieu de naissance, quelquepart entre Saint Pétersbourg et Paris, ou ce môme de quelques mois qui n'a pas eu le temps de quoi que ce soit. Et là, je me sens coupable de ne pas avoir pleuré quand j'aurais su pleurer quand il aurait fallu, qu'est-ce que ça veut dire maintenant, quel sens ça peut avoir ? Pourtant c'est le seul moment où j'aurais envie de pleurer.
Les autres ont repris le cours normal des choses, et moi je m'arrête, je me rend compte, avec un temps de retard un temps trop tard par rapport à une certaine normalité. A qui en parler maintenant, la famille est déjà passé au nouveau né de l'oncle, bien vivant celui là, la bouteille de whisky termine de vieillir dans le bar du salon et elle y restera le temps qu'il lui faudra avant que la finisse moi même et le pote ne reviendra pas
Je ne sais pas où est né mon grand père.