L'orage [3]
Par GM le 18/08/04, 23:59 - Lien permanent
Je suis assis, et je regarde l’orage qui recouvre tout.
Je pense aux visages que je croise tous les jours dans le métro. Je ne vois plus que les cernes, les traits tirés, la lassitude, les regards résignés, l’ennui. Comme si j’avais perdu les sourires et les envies de mes regards.
Je souris à la pensée d’avoir écrit l’exact inverse il y a un peu plus d’un an.
Le temps passe, trop lentement.
L’orage semble durer des heures et je m’y ennuie.
Le temps qui m’entoure semble totalement distendu. Les journées à la fois trop longues et bien trop courtes.

Sur la nature de l’ennui, des conceptions erronées sont répandues. On croit en somme que la nouveauté et la caractère intéressant de son contenu “font passer le temps”, c’est à dire : l’abrègent, tandis que la monotonie et le vide alourdiraient et ralentiraient son cours. Mais ce n’est pas absolument exact. Le vide et la monotonie allongent sans doute parfois l’instant où l’heure et les rendent “ennuyeux”, mais ils abrègent et accélèrent, jusqu’à presque les réduire à néant, les grandes et les plus grandes quantité de temps. Au contraire, un contenu riche et intéressant est sans doute capable d’abréger une heure, ou même une journée, mais, compté en grand, il prête au cours du temps de l’ampleur, du poids et de la solidité, de telle sorte que des années riches en événements passent beaucoup plus lentement que ces années pauvres, vides et légères que le vent balaye et qui s’envolent. Ce qu’on appelle l’ennui est donc, en réalité, un semblant maladif de la brièveté du temps pour cause de monotonie : de grands espaces de temps, lorsque leurs cours est d’une monotonie ininterrompue, se recroquevillent dans une mesure qui effraye mortellement le coeur ; lorsqu’un jour est pareil à tous, ils ne sont tous qu’un seul jour ; et dans une uniformité parfaite, la vie la plus longue serait ressentie comme très brève et serait passée comme en un tournemain. L’habitude est une somnolence, ou tout au moins un affaiblissement de la conscience du temps, et lorsque les années d’enfance sont vécues lentement, et que la suite de la vie se déroule toujours plus vite et se précipite, cela aussi tient de l’habitude.
Thomas Mann La montagne magique