Le froid
Par GM le 15/12/04, 23:59 - Lien permanent
L’impression d’un monde qui se fissure
Les recours épuisés (je me suis engagé dans la «lutte» des reclassés pour éviter le raccourcissement de la durée d’indemnisation), arrive une échéance connue : celle où les «allocations» sont supprimées. Ce qui va être mon cas début janvier. Je serai ainsi passé en l’espace de deux ans de cadre en entreprise à probablement celui de SDF.
(…) Mon destin dans un mois, sauf événement favorable, sera définitivement scellé vers la misère, la honte et la déchéance. Ces mots ne sont pas gratuits. Mais ce destin en définitive n’a guère d’importance, sauf pour moi (dernière trace d’égoïsme) et ma famille.
Il reste cette impression que cette béance s’ouvre, sur un gouffre. Je me demande combien de clochards, de SDF, j’ai bien pu voir depuis le début de la semaine, combien de misère, combien de désespoir.
Peut être faudra-il ramener le terme de miséreux au goût du jour, ou celui de misérable. Au moins dans le métro. Et je cherche à me souvenir quelle pensée il me reste d’eux, quelle image, à quels points ils sont déjà effacés.
Je l’ai vu cet homme là, transit de lassitude dès 9 heures du matin, déjà épuisé de sa journée, du froid, de l’indifférence, de la foule du métro. J’ai vu cet homme éclater en sanglots en se tapant la tête contre la vitre du métro. J’ai vu un instant de désespoir totalement nu, mais qui trouvait encore la politesse de ne pas s’en prendre au monde qui l’entoure, et de juste se mettre à se taper la tête contre cette foutue vitre du métro. C’est juste à ce moment que les mains se sont tendues, dont la mienne certainement. Un peu de monnaie, pas grand chose, le regard un peu honteux. Il faut qu’on se frappe la tête contre la vitre du métro pour qu’on daigne accorder un regard qui évite les yeux et vider le fond de la poche.
J’ai entendu cette voix qui murmure presque en s’excusant que ce n’est pas un choix, pas un plaisir, de vivre cette honte là, cette déchéance. Cette voix qui se parle à elle même plus qu’aux autres voix de la rame, biens silencieuses. L’impression que cet homme avait abandonné, comme s’il allait commencer à se laisser glisser. Je me dis à ce moment que je comprends ceux qui haranguent, insultent, manifestent, en dépit de n’importe quel arrêté anti-mendicité agressive de eux qui veulent devenir calife.
Je sais ces vies là. Je sais ces regards. Je sais ces peurs. Et je ne sais pas ce que je peux faire.
Juste le temps de repasser en revue tous les arguments qui sont tout prêt, au cas où je prendrais le métro, au cas où je croiserais la misère et qu’on me demanderait ce que je peux faire, moi. J’en vois tellement. Je ne peux pas donner à chaque fois. Je peux si peu qu’autant ne rien faire. A quoi bon. C’est comme ça. Ma poche est vide. Jusqu’au jour où j’ai appris à ne plus rien voir, pour ne pas trop imaginer qu’elle est possible. Je suis débordé.
Il fait froid.
Et ce matin, j’ai vu les regards plus durs, plus effrayés.