Affleurements

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Dans le café de la jeunesse perdue - Patrick Modiano

Des deux entrées du café, elle empruntait toujours la plus étroite, celle qu'on appelait la porte de l'ombre. elle choisissait la même table au fond de la petite salle. Les premiers temps, elle ne parlait à personne, puis elle a fait connaissance avec les habitués du Condé dont la plupart avaient notre âge, je dirait entre dix-neuf et vingt-cinq ans. Elle s'asseyait parfois à leurs tables, mais, le plus souvent, elle était fidèle à sa place, tout au fond.

Dans le café de la jeunesse perdue - Patrick Modiano

Enfance - Nathalie Sarraute

C'est alors que la brave femme qui achevait mon déménagement s'est arrêtée devant moi, j'étais assis sur mon lit dans ma nouvelle chambre, elle m'a regardé d'un air de grande pitié et a dit : "quel malheur quand même de ne pas avoir de mère."

"Quel malheur !"... le mot frappe, c'est bien le cas de le dire, de plein fouet. Des lanières qui s'enroulent autour de moi, m'enserrent... Alors c'est ça, cette chose terrible, la plus terrible qui soit, qui se révélait au dehors par des visages bouffis de larmes, des voiles noirs, des gémissements de désespoir... le "malheur" qui ne m'avait jamais approché, jamais effleuré, s'est abattu sur moi. Cette femme le voit. Je suis dedans. Dans le malheur. Comme tous ceux qui n'ont pas de mère. Je n'en ai donc pas. C'est évident, je n'ai pas de mère. Mais comment est-ce possible ? Comment ça a pu m'arriver, à moi ? Ce qui avait fait couler mes larmes que maman effaçait d'un geste calme, en disant "il ne faut pas..." aurait-elle pu le dire si ç'avait été "le malheur ?"

Je sors d'une cassette en bois peint les lettres que maman m'envoie, elles sont parsemées de mots tendres, elle y évoque "notre amour", "notre séparation", il est évident que nous ne sommes pas séparées pour de bon, pas pour toujours... Et c'est ça un malheur ? Mes parents, qui savent mieux, seraient stupéfaits s'ils entendaient ce mot... papa serait agacé, fâché... il déteste ces grands mots. Et maman dirait : oui, un malheur quand on s'aime comme nous nous aimons... mais pas un vrai malheur... notre "triste séparation", comme elle l'appelle, ne durera pas... Un malheur, tout ça ? Non, c'est impossible. Mais pourtant, cette femme si ferme, si solide, le voit. Elle voit le malheur sur moi, comme elle voit "mes deux yeux sur ma figure".

Personne d'autre ici ne le sait, ils ont tous autre chose à faire. Mais elle qui m'observe, elle l'a reconnu, c'est bien lui : le malheur qui s'abat sur les enfants dans les livres dans Sans Famille, dans David Copperfield. Ce même malheur a fondu sur moi, il m'enserre, il me tient.

Je reste quelques temps sans bouger, recroquevillée au bord de mon lit... Et puis tout en moi e révulse, se redresse, de toute mes forces je repousse ça, je le déchire, j'arrache ce carcan, cette carapace. Je ne resterait pas dans ça, où cette femme m'a enfermée... Elle ne sait rien, elle ne peut pas comprendre.

Enfance - Nathalie Sarraute

Penser/Classer - Georges Perec

Une bibliothèque qu'on ne range pas se dérange : c'est l'exemple que l'on m'a donné pour tenter de me faire comprendre ce qu'était l'entropie et je l'ai plusieurs fois vérifié expérimentalement.

Le désordre dans une bibliothèque n'est pas en soi une chose grave ; il est de l'ordre du "dans quel tiroir ai-je mis mes chaussettes ?" : on croit toujours que l'on saura d'instinct où l'on a mis tel ou tel livre et même si on ne le sait pas, il ne sera jamais difficile de parcourir rapidement tous les rayons.

A cette apologie du désordre sympatique, s'oppose la tentation mesquine de la bureaucratie individuelle : une chose pour chaque place et chaque place à sa chose et vice versa ; entre ces deux tensions, l'une qui privilégie le laisser-aller, la bonhomie anarchisante, l'autre qui exalte les vertus de la tabula rasa, la froideur efficace du grand rangement, on finit toujours par essayer de mettre de l'ordre dans ses livres : c'est une opération éprouvante, déprimante, mais qui est susceptible de procurer des surprises agréables, comme de retrouver un livre que l'on avait oublié à force de ne plus le voir, et que, remettant au lendemain ce qu'on ne fera pas le jour même, on redévore à plat ventre sur son lit.

Penser/Classer - Georges Perec

Chagrin d'école - Danniel Pennac

Notre y de professeur... Le lieu clos de nos brusques fatigues où nous prenons la mesure de nos renoncements. Une sale prison. Nous y tournons en rond, généralement plus soucieux de chercher des coupables que de trouver des solutions.

Chagrin d'école - Danniel Pennac

Cette histoire là - Alessandro Baricco

Ici en Amérique ils n'ont aucun goût, et les dames riches arborent des bijoux qui me font rire. Nous, nous avions des bijoux magnifiques. Chaque bijou avait une histoire, et il n'y avait pratiquement une seule perle, sur notre peau, pour laquelle un homme, autrefois, ne se soit pas tué : par amour, ou pour dettes. Et porter un bijou, c'était alors comme porter sur nous notre propre vocation atavique à la tragédie. Nous savions que nous ne devions interrompre cette chaîne de sang pour rien au monde. Elle était notre vie.

Cette histoire là - Alessandro Baricco

Oblomov - Ivan Gontcharov

Zakhar avait un peu plus de cinquante ans. Il n'était déjà plus le descendant direct de ces Kaleb russes, de ces chevaliers sans peur et sans reproche, laquais pétris de fidélité à leur maîtres jusqu'à s'oublier eux mêmes, de ces gens qui se distinguaient par toutes les vertus et qu'aucun vice jamais ne déshonorait.

Ce chevalier était avec peur et avec reproche. Il appartenait simultanément à deux époques qui, toutes deux, l'avaient marqué de leur sceau. De l'une il tenait une fidélité sans limite à la maison Oblomov ; mais l'autre, la plus récente, lui avait inoculé le raffinement et la corruption des moeurs.

Passionnément attaché à son maître, il ne passait cependant pas un jour sans lui mentir. Le serviteur des temps passé prêchait à son maître l'économie et la frugalité, mais Zakhar, par ailleurs, aimait trinquer avec ses amis aux frais de son maître ; le serviteur du passé était chaste comme un eunuque, mais Zakhar courait toujours après quelques douteuses commère. Le serviteur du passé gardait l'argent de son maître plus jalousement que n'importe quel trésor, mais Zakhar, lui, s'évertuait à grappiller un kopeck sur chacune de ses dépenses, et s'appropriait au besoin les pièces de cuivre oubliées sur la table. D'autre part, ou plutôt de la même part, quand Illia Ilitch, après un achat, omettait de réclamer sa monnaie, il pouvait être sûr, Zakhar étant là, de ne jamais la revoir.

Zakhar ne volait jamais des sommes considérables, peut être parce qu'il mesurait ses besoins en pièces de cuivre, peut être aussi parce qu'il craignait d'être surpris ; en tout cas, ce n'était pas honnête de sa part.

L'ancien Kaleb serait mort, comme un chien de garde bien dressé, devant les victuailles qu'il avait mission de garder, plutôt que d'y porter la dent ; le Zakhar dégénéré de nos jours, lui, n'hésitait pas à se servir en dehors de toute permission. Le premier insistait pour que le maître mangeât, et s'attristait fort s'il manquait d'appetit ; le second dérobait subrepticement tout ce que le maître ne mettait pas sur sa propre assiette.

Zakhar, par dessus le marché, était d'une extrême médisance. A la cuisine, dans les boutiques, sous les porches, partout, et tous les jours, il se plaignait : sa vie n'était pas une vie, il n'y avait jamais eu au monde maître plus mauvais que le sien, plus capricieux, plus avare, plus grincheux. Quoi qu'on fît, pas moyen de lui plaire ; bref, il valait mieux mourir que de vivre chez lui.

Zakhar ne se conduisait ainsi ni par méchanceté, ni par désir de nuire à son maître, plutôt par une habitude héritée de son grand père, de son père aussi, habitude qui consistait à critiquer le maître chaque fois que l'occasion s'en présentait, c'est à dire souvent.

Oblomov - Ivan Gontcharov

Quelqu'un d'autre - Tonino Benacquista

 - (...) Il faut vous dire que, depuis tout petit, j'ai des réveils de cran d'arrêt, j'ouvre les yeux et clac, ça y est, je suis remonté à bloc, tous ressorts tendus, un vrai drame. Je ne suis pas des ces bienheureux, dont vous etes peut être, qui parviennent à se rendormir illico.
- Ca m'arrive.
- Prenez ça comme une chance. La race dont je fais partie ne connaît pas de demi-sommeil, de parenthèse assoupie, de sieste à trois temps. Nous, les angoissés, un bloc de réel nous tombe dessus dès que nous revenons à la conscience, et là, le compte à rebour est lancé, il ne nous reste que deux ou trois minutes pour que tous les symptômes se réveillent, la première pensée intelligible est forcément pessimiste et va gagner en gravité chaque seconde ; on se rappelle tout à coup que l'on vit ici-bas, dans ce monde construit par d'autres, mais que nous n'avons jamais essayé de changer, que la journée sera celle qu'on redoutait et que l'on va devoir mordre sa ceinture jusqu'au soir. On se sentirait presque coupable de s'être laisser berner par Morphée qui, ce chien, ne nous ouvrira plus les bras avant que nous n'ayons traversé notre quotidienne vallée de larmes.

Quelqu'un d'autre - Tonino Benacquista

La petite pièce hexagonale - Yoko Ogawa

En fait, ça ressemble à un monologue, c'est ça ? Une boite où l'on peut murmurer tout seul autant qu'on veut, dans le style qu'on aime, sans se soucier du regard des autres. En pensant de cette  façon, je peux l'admettre jusqu'à un certain point. De temps en temps dans le métro ou la salle d'attente à l'hôpital, il m'arrive d'apercevoir quelqu'un qui monologue sans arrêt, l'ait tout à fait sérieux. En général, les gens n'aiment pas ça etle mettent à l'écart. Si bien qu'autour de lui, il se forme un espace qui n'est pas naturel. Si on enfermait cette personne avec son espace à l'intérieur de la petite pièce à raconter, je suis sûre qu'elle serait très contente. Plus on est à l'étroit, plus on entend nettement sa propre voix, et l'on doit certainement avoir l'impression de se révéler dans la vérité  de son coeur. C'est ce qu'il y a d'agréable dans le monologue.

La petite pièce hexagonale - Yoko Ogawa

Partir en Hiver - Göran Tunström

Il existe un genre de livres que j'ai toujours désiré mais n'ai jamais pu écrire. Je les appelle les Livres du Dehors. Les "projets" m'ont accaparé, les ambitions, qui progressivement excluent les petites découvertes, les notes infimes que la pluie ou le brouillard inscrivent sur les arbres, ils excluent les dialogues des petits déjeuners et les brèves histoires horribles du quotidien qui, assemblées, modifient notre milieu et notre confiance en lui.

Partir en Hiver - Göran Tunström

Lettres à Madeleine - Guillaume Apollinaire

Ecrivez-moi longuement, petite apparition charmante. Je n'ose vous demander une photographie, mais si vous saviez combien il me ferait plaisir d'en recevoir une, peut-être cela vous déciderait-il à passer sur bien des considérations. Nous sommes ici, un peu comme des bêtes sauvages dans la forêt, on ne connaît peut-être plus les convenances. Mais ne vous choquez point. Car si on ne connaît plus la politesse je crois que l'on a progressé dans cette courtoisie qui fut surtout florissante au temps de la chevalerie si bien que les romans de chevallerie sont aussi appelés romans courtois et j'entourerais votre portrait d'une si grande dévotion, si tendre que si lointaine qu'elle puisse être, elle ne manquera point de vous joindre de vous toucher. Votre portrait serait dans la poche intérieure de ma veste, du côté gauche, du même côté que le sabre et le révolver. Et sur le coeur de votre poète ce portrait pourrait jaser avec ses armes et serait ainsi en bonne compagnie.

Lettres à Madeleine - Guillaume Apollinaire

Le mirador

Dans les milieux israélites comme le mien, la consigne était à la discrétion. Les académiciens Jérôme et Jean Tharaud nous la recommandaient, je m'en souviens : " Si les milliers de Juifs allemands qui émigrent ici n'apportent pas dans leurs bagages beaucoup de discrétion (mais c'est bien la vertu qui vous manque le plus !), il est à redouter qu'on ne voie se réveiller bientôt ce que vous appréhendez, cette vieille passion humaine que vous avez déchaînée tant de fois..." C'était, en effet, ce que nous craignons. Chez nous, tout le monde insistait sur la distinction que Maurras lui-même faisait entre "Les Juifs bien nés", ceux qui vivaient en France depuis des générations, qui avaient donné leur sang pour la patrie, et ces gens dont nous disions nous-même qu'il sagissait d'une "immigration de déchet". Nous étions les premiers à redouter que les capacités d'accueil du peuple français n'en vinssent à atteindre un point de saturation. On commençait à parler, vis-à-vis des étrangers, d'instituer un système de quotas et il y avait eu quelques décrets destinés à protéger les travailleurs qui craignaient la concurrence d'une main d'oeuvre à bon marché, tel celui-ci, qui avait beaucoup amusé Kessel à l'époque : "Un orchestre russe de balalaïkas ne peut employer que quinze pour cent de musiciens russes et un choeur religieux russe dix pour cent de chanteurs russes."
L'idée s'installait en France que la mesure était comble, qu'il sagissait à présent, non plus seulement d'une infiltration génératrice de chômage, dérangeante par ce qu'elle imposait à un pays policé, adouci par la patine des siècles, de coutumes, de sonorités ou d'odeurs inconnues et discordantes, dangereuse pour l'identité française qu'abârtadisait déjà des naturalisations excessives et inconsidérées, mais d'une "invasion véritable" : on voyait dans les journaux des dessins semblables à celui d'Iribe qui portait ce titre et montrait Léon Blum jouant de la flûte pour attirer en France les juifs allemands dépeints sous la forme de rats, une faucille et un marteau peints sur leur fourrure.

Le mirador - Elisabeth Gille

L'identité

Et je ne me définis vraiment pas comme Juive, pas du tout. Ces histoires d'identité, j'ai toujours trouvé ça pénible, et même dangereux.
- Comment ça, dit Simon.
- Vous savez aussi bien que moi où ça mène les questions d'identité, dit Marie qui subitement se mit à crier. On exclut les autres, on se referme sur soi.
- L'identité, dit Simon, ce n'est pas une affaire de sang ou de sol, comme ils disent. Mais dans et par quels récits on s'est constitué.
- Bah, dit Marie.
- Il ne s'agit pas d'une origine physique, biologique, géographique, dit encore Simon, une origine qui existerait en soi, sans parole. Mais de que l'on vous a annoncé là-dessus, et des récits que vous vous inventez à partir de là. D'où vous venez, et comment.
Ce sont des repères, ajouta Simon.
Marie ne dit rien.

Le Psychanalyste - Leslie Kaplan

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