Affleurements

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Un rêve americain – Norman Mailer

Elle avait, comme la plupart de ses amis, l’indifférence des aristocrates pour le développement du talent. On jouit de ce qui est en fleur, on le dévore si le désir vous en prend, mais on laisse à d’autre le soin de cultiver.

Un rêve americainNorman Mailer

Vie du lettré - William Marx

Contrairement à un lieu trop commun, on ne dévore pas les livres : ils vous dévorent, vous vampirisent, se nourrissent de votre être et de votre énergie, vous coupent du monde, vous transportent dans le leur, mangent votre espace et votre temps, débordent de vos étagères, raccourcissent vos nuits et vos journées, rétrécissent votre maison et votre appartement, vous ruinent tout en vous enrichissant, vous font leurs quand vous croyez les faire vôtres.

Vie du lettré - William Marx

Non Lieu - Emmanuel Bove

Le notaire était un homme d’une soixantaine d’années, très aimable, sans aigreur apparente.. On sentait qu’il avait les idées les plus étroites qui soient, et que tant qu’on n’y touchait pas, il demeurait charmant.

Non Lieu - Emmanuel Bove

sa littérature

Ma littérature, c'est comme des lettres à moi même que je vous permettrais de lire. [1894]

Ma littérature n'est qu'une perpétuelle rectification de ce que j'éprouve dans la vie. [1894]

Jules Renard, dans son journal.

L'espèce fabulatrice - Nancy Huston

Les Huns, les Mongols, les nazis, les membres du NKVD - barbares du Nord et du Sud, d'hier et d'aujourd'hui - étaient fermement convaincus de vivre dans le réel, alors que leur tête bourdonnait de mythes (historiques, biologiques, scientifiques) pour rationaliser, justifier et glorifier leurs déprédations, leurs massacres, leurs spoliations, leurs bains de sang.

Les gens qui se croient dans le réel sont les plus ignorants, et cette ignorance est potentiellement meurtrière.

Pour nous autres humains, la fiction est aussi réelle que le sol sur lequel nous marchons. Elle est ce sol. Notre soutien dans le monde.

Aucun groupement humain n'a jamais été découvert circulant tranquillement dans le réel à la manière des autres animaux : sans religion, sans tabou, sans rituel, sans généalogie, sans contes, sans magie, sans histoires, sans recours à l'imaginaires, c'est-à-dire, sans fictions.

L'espèce fabulatrice - Nancy Huston

Professeurs de désespoir - Nancy Huston

Longtemps, pour être considéré comme grand, un roman se devait d'être à la fois bien écrit et complexe sur le plan moral. Hugo, Dumas, Balzac, Sand : ces auteurs vous apprenaient quelque chose sur la vie humaine, ils ouvraient les portes, fouillaient les tréfonds de l'âme, cherchaient la nuance ; leur littérature était "morale" non parce qu'elle véhiculait un message simple et édifiant (à cela les doctrines religieuses suffisaient), mais par l'effort d'identification à l'autre, aux autres, qu'elle demandait à ses lecteurs. Dans un deuxième temps, pour des raisons historiques faciles à saisir, il a été admis que le message d'un roman pût être noir, simplifié, absolutiste, désespérant même, du moment que l'ensemble était "racheté" - c'est à dire humanisé, moralisé - par un très haut style (Beckett, Cioran, Bernhard). Mais, peu à peu, on s'est mis à confondre noirceur et excellence, à prendre la noirceur comme telle pour une preuve d'excellence. Et aujourd'hui, du moment qu'un livre proclame : "tout est de la merde", il est quasiment sûr de devenir un best-seller. Plus besoin de savoir faire une phrase, construire, agencer, composer : non, on jette sur la page tout ce qui vous passe par la tête, y compris et surtout les fantasmes pornographiques les plus violents, et le public crie au génie. Voilà le progrès, on est passé des pierres précieuses... aux diamants noirs... au tas de charbon.

Professeurs de désespoir - Nancy Huston

La famille royale - William T. Vollmann

Quelle bande de misogynes à la con, marmonna Domino. Elle attendit patiemment devant la vitrine pendant dix bonnes minutes, mais son client vietnamien ne venais jamais aux rendez-vous qu'il donnait. Elle plongea la main dans son coeur et déchira son bonheur en petits morceaux puis elle ouvrit ses poings aux ongles sanglants et les laissa tomber avant de les piétiner.

La famille royale - William T. Vollmann

en vivant, en écrivant – Annie Dillard (2)

La jeunesse assemble ses matériaux pour construire un pont jusqu’à la lune, note tristement Thoreau, ou peut-être un palai ou un temple terrestre ; l’âge mûr se résout enfin à les utiliser pour bâtir une cabane.

en vivant, en écrivantAnnie Dillard

en vivant, en écrivant – Annie Dillard

L’une des petites choses que je sais sur l’écriture est la suivante : dépense là toute entière, lance-la, mise-la, perd-la, tout entière, tout de suite, à chaque fois. Ne garde pas par devers toi ce qui te semble bon, pour un autre endroit du livre, ou pour un autre livre ; donne-le, donne-le tout entier, donne-le maintenant. La tentation de mettre de côté quelque chose de bon pour un endroit meilleur, pour plus tard, est le signal de le dépenser maintenant. Autre chose émergera plus tard, quelquechose de mieux. Toutes ces choses viennent par-derrière, par en dessous, comme l’eau d’un puits. De même, la tentation de garder pour toi seul ce que tu as appris est non seulement honteuse, elle est destructrice. Tout ce que tu ne donnes pas librement et en abondance est perdu pour toi. Tu ouvres ton coffre fort et découvres des cendres.
Après la mort de Michel-Ange, on trouva dans son atelier un morceau de papier où, avec l’écriture d sa vieillesse, il avait rédigé un mot destiné à son apprenti : “Dessine, Antonio, dessine, Antonio, dessine et ne perd pas de temps”

en vivant, en écrivantAnnie Dillard

Lettres à Milena - Franz Kafka

Quelles gigantesques écoles que celles où vous enseignez ; deux cents élèves, cinquante élèves. J'aimerais y avoir une place près de la fenêtre, au dernier rang, pendant une heure, je pourrais renoncer alors à jamais à vous rencontrer (comme ce sera, d'ailleurs, de toute façon), je renoncerais à tout voyage et... Suffit. Ce papier blanc qui n'en finit pas me brûle les yeux, et c'est pourquoi j'écris.

Lettres à Milena - Franz Kafka

Mes bibliothèques - Varlam Chalamov

Pendant des années, j'ai essaye d'apprendre à lire en bibliothèque, et je n'ai jamais réussi. Se plonger profondément dans un livre au point de tout oublier, ce n'est pas difficile. Mais ce n'est possible qu'avec des romans ou des nouvelles, pas lorsque l'ouvrage consulté doit faire l'objet d'une étude, d'une analyse, d'une réflexion. L'atmosphère des bibliothèques publiques nuit à la concentration très particulière qui est alors nécessaire. La bibliothèque Lénine à Moscou, avec sa salle d'études, ne fait pas exception à la règle. Le mieux, le plus profitable, c'est de lire chez soi, sans personne autour, seul à seul avec son livre. Lire en présence d'autrui m'a toujours été désagréable, j'ai presque honte, c'est presque plus gênants que d'écrire une lettre intime à la poste, on voudrait se mettre à l'abri, on a peur de se laisser aller... Et si quelqu'un lisait ce que l'on a écrit ?
N'est-ce pas troublant ? Comme si la lecture était un vice secret. D'ailleurs dand quelle famille de notre ville n'était-ce pas considéré comme un vice secret ?

Mes bibliothèques - Varlam Chalamov

En lisant en écrivant - Julien Gracq

C'est la lenteur de l'art d'écrire, dans son exécution mécanique, qui depuis des années déjà me rebute parfois et me décourage : le temps perdu pour un écrivain à jeter les mots sur la page, comme pour le musicien les notes sur la portée. Un travail de transcripteur et de copiste, par inter­valles dégrisants comme un jet d'eau froide, s'interpose entre l'agitation chaleureuse de l'esprit et la fixation maté­rielle de l'oeuvre. Ce que j'envie aux peintres et aux sculp­teurs, ce qui rend (du moins je l'imagine tel) leur travail si sensuellement jubilant et régulier, c'est l'absence complète de ces temps morts - si minimes soient-ils - c'est le mira­cle d'économie, le feed back de la touche ou du coup de ciseau qui dans un seul mouvement à la fois crée, fixe et corrige; c'est le circuit de bout en bout animé et sensible unissant chez eux le cerveau qui conçoit et enjoint à la main qui non seulement réalise et fixe, mais en retour et indivisiblement rectifie, nuance et suggère - circulation sans temps mort aucun, tantôt artérielle, tantôt veineuse, qui semble véhiculer à chaque instant comme un esprit de la matière vers le cerveau et une matérialité de la pensée vers la main.

En lisant en écrivant - Julien Gracq

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