Affleurements

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Une journée d'Ivan Denissovitch

Choukhov n'avait guère le choix : s'il ne signait pas, il avait droit au costume en sapin, s'il signait, il vivrait encore un petit peu. Il avait signé. ''Une journée d'Ivan''

Une journée d'Ivan Denissovitch - Alexandre Soljénitsyne

Zones - Jean Rolin

A l'arrêt Gambetta du bus 123, qui relie la porte d'Auteuil à la mairie d'Issy, montent trois jeunes gens de bonne famille, un blond, un petit brun dans le genre nerveux et hâbleur, et une fille fadasse. Le petit brun diverti les deux autres aux dépens de la femme de ménage de se parents, si bête qu'elle croyait être rémunérée au mois et s'étonnait qu'on ne la payât point pendant les vacances de ses maîtres. Ha ! Ha ! Une telle naïveté fait rire de bon cœur et la fille fadasse. Encouragé par ce premier succès, le petit brun, avec sa gueule à conduire des voitures décapotables avant l'âge légal du permis, enchaîne sur l'histoire du studio que ses parents lui ont acheté, mais où ils se refusent à l'installer tout de suite, envisageant de le louer. "Ah bon ! D'accord ! C'est ça mon studio !" Exclamations et sarcasmes du trio. C'est tout juste s'ils ont quinze ou seize ans, mais on sent déjà que se sont épanouies chez eux, irrévocablement, des dispositions en somme génétiques à marcher sur la tête et les mains de leurs semblables.

Zones - Jean Rolin

Henry James

J'imagine qu'il est impossible à quiconque connut personnellement Henry James de le lire sans émotion. Il faisait passer le ton de sa voix dans chaque ligne qu'il écrivait, et l'on accepte les volutes de son style, sa prolixité et ses maniérismes parce qu'ils sont l'essence même du charme, de la gentillesse et de l'amusante emphase de l'homme dont on se souvient. Malgré tout, je persiste à trouver ses nouvelles extrêmement peu satisfaisantes. Je n'y crois pas. (...) Je ne pense pas que Henry James ai jamais su comment se comportaient les gens de tous les jours. Ses personnages sont dépourvus de tripes et d'organes sexuels. Il écrivit un bon nombre de nouvelles où figuraient des hommes de lettres, et l'on rapport que, lorsqu'on lui disait que ceux-ci n'étaient pas ainsi, il rétorquait : "Alors, tant pis pour eux." On peut considérer qu'il ne se considérait pas comme un auteur réaliste. Quoique j'ignore si le fait a été attesté, je crois deviner que Madame Bovary devait lui faire horreur. Un jour, Matisse montra à une dame une de ses toiles, qui était un nu, et la dame s'écria : "mais les femmes ne sont pas comme ça !" ; sur quoi il répliqua : "ce n'est pas une femme, madame, c'est un tableau." Je pense que, de la même manière, si quelqu'un s'était aventuré à suggérer qu'une nouvelle de James était différente de l'existence, celui-ci aurait répondu : "ce n'est pas l'existence, c'est une nouvelle."

L'art de la nouvelle - Somerset Maugham

Et soudain Staline mourut

Et soudain, le 5 mars 1953, Staline mourut. La mort de Staline fit littéralement irruption dans le système gigantesque de l'enthousiasme mécanisé, de la colère populaire et de l'amour populaire décrétés par le comité de district du Parti. Staline mourut sans qu'aucun plan l'eût prévu, sans instruction des organes directeurs. Staline mourut sans ordre personnel du camarade Staline. Cette liberté, cette fantaisie capricieuse de la mort contenait une sorte de dynamite qui contredisait l'essence la plus secrète de l'Etat. Le trouble s'empara des esprits et des coeurs.

Vassili Grossman - Tout passe

Je passe ma vie à poser des questions

Moi, je n'ai pas de théories. Je passe ma vie à poser des questions et à les entendre résoudre dans un sens ou dans l'autre, sans qu'une conclusion victorieuse et sans réplique m'ait jamais été donnée. J'attends la lumière d'un nouvel état de mon intellect et de mes organes dans une autre vie, car, dans celle-ci, quiconque réfléchit embrasse jusqu'à jusqu'à leur dernières conséquences les limites du pour et du contre.

George Sand, dans une lettre à Gustave Flaubert, datée du 29 novembre 1866 (et non envoyée semble t'il)

le complexe de Palinure

Celui qui est atteint du Complexe de Palinure se révèle incapable de tenir longtemps le gouvernail. Comme le pilote du vaisseau d'Enée, il tombe à la mer pendant son sommeil. C'est un adolescent permanent. Les expériences subies dans les grandes écoles ont arrêté son développement. Il a été élevé sur le système des bonnes notes, une bonne note "pour toutes les fois où il a ouvert la bouche… et maintenant qu'on a cessé de lui en donner, il ne sait plus quoi faire".


Tu écriras sur le bonheur - Linda Lê

Je croyais que mon père était Dieu

Mais ce que je me rappelle le mieux, c’est Mr. Bernhauser. C’était notre voisin de derrière. Il se montrait particulièrement méchant et antipathique avec les enfants, mais il était grossier aussi avec les adultes. Il avait un prunier dont les branches passaient par-dessus notre clôture. Si les prunes étaient de notre côté, nous pouvions les cueillir, mais que Dieu nous aide si nous franchissions la limite. Il faisait un foin de tous les diables. Il criait et nous insultait jusqu’à ce que l’un de nos parents vint voir ce qui se passait. D’habitude c’était ma mère, mais cette fois ce fut mon père. Personne n’aimait beaucoup Mr. Bernhauser, mais mon père lui en voulait en particulier parce qu’il gardait tous les jouets et les balles qui avaient le malheur d’atterir dans son jardin. Donc voilà Mr. Bernhauser en train de crier de déguerpir de son arbre, et mon père qui lui demande quel est le problème. Mr. Bernhauser respira un grand coup et se lança dans une diatribe sur les gosses chapardeurs, désobéissant, voleurs de fruits et monstres en général. Mon père devait en avoir assez, j’imagine, parce que ce qu’il fit alors, c’est crier à Mr. Bernhauser de s’écraser. Mr. Bernhauser arrêta de hurler, regarda mon père, devint écarlate, et puis violet, se serra la poitrine des deux mains, devint gris et s’effondra lentement sur le sol. Je pensais que mon Père était Dieu. Qu’il pût, en criant sur un misérable vieillard, le faire mourir sur commande, cela dépassait mon entendement.

Je croyais que mon père était Dieu et autres récits de la réalité américaine – Anthologie composée par Paul Auster

Lily et Braine

Tu ne lis jamais. Tu n'aimes pas lire ? Non, dit Lily, ça me fait réfléchir. C'est plutôt bien, dit la mère. Non, dit Lily, c'est pas bien, ça me raconte des histoires qui me font envie, et tôt ou tard je me demande si la mienne vaut la peine. Je te laisse, ma chérie.

Lily et Braine - Christian Gailly

L’année de la pensée magique – Joan Didion

quand les temps sont difficiles, m’avait-on enseigné depuis toute petite, lis, apprend, révise, va aux textes. Savoir c’est contrôler.

L’année de la pensée magiqueJoan Didion

La statue de sel - Albert Memmi

J'appartenais à ma famille et à l'Impasse, j'en vivais les lois et acceptais les sanctions avec joie. Une fois, pour avoir maudit le nom de Dieu, je reçus à coup de ceinture une brûlante raclée sur la plante des pieds. Je ne pus marcher pendant trois jours, mais je trouvais la peine juste, et salvatrice lorsque j'appris le danger encouru : en enfer on m'aurait arraché les paupières et obligé à fixer le soleil en plein midi. De penser seulement au céleste châtiment, je l'imaginais et les larmes protectrices me venaient au yeux. Il n'a pu durer si longtemps ce bonheur confortable d'une vie réglée par le respect confiant et les justes craintes.

La statue de sel - Albert Memmi

Le message - Honoré de Balzac

Beaucoup de choses véritables sont souverainement ennuyeuses.

Le message - Honoré de Balzac

La fausse maîtresse – Honoré de Balzac

Qu’il soit permis d’écrire les noms comme ils se prononcent, pour épargner aux lecteurs l’aspect des fortifications de consonnes par lesquelles la langue slave protège ses voyelles, sans doute pour ne pas les perdre, vu leur petit nombre.

La fausse maîtresseHonoré de Balzac

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