En réponse à : Je suis d'extrême droite, c'est Laurent Joffrin qui le dit - http://bit.ly/e2Wrjv
Cet article de Hugues m'agace, plus encore que d'habitude (ce qui, venant du bonhomme n'est pas si facile)(du Jules de libé aussi, en passant).
J'ai aimé ce coin, je l'aime toujours, quitté avec quelques regrets sous le coup du prix du mètre carré. J'ai vécu 5 ans à proximité de cette mosquée, à 500 mètres à pieds exactement, si j'en crois google maps. Quelques rues, pas grand chose, un monde. Un monde à la fois proche, familier et lointain. J'y suis passé régulièrement à pied, sur le chemin du travail.
Je n'y ai jamais croisé cette prière, je ne l'ai jamais vue en fait. Je ne veux pas dire que cette prière n'existe pas, qu'elle ne gène pas les riverains, que les problèmes, les soucis, les questions qu'elle pose ne sont pas réels, je dis juste qu'on peut avoir habité 5 années dans le coin, avoir régulièrement arpenté le quartier à pied dans tous les sens, sous toutes ses coutures, et ne pas l'avoir vu (sans jamais l'avoir cherché non plus).

La goutte d'Or. J'y ai vécu, je m'y suis promené, j'ai un peu écrit dessus. J'y ai lu. Tout ça, un peu. Je ne prétends pas faire autorité, ni avoir un avis définitif. C'est un quartier qui malgré tout ce temps reste extraordinairement étrange, lointain, opaque. J'écris encore un peu dessus parce que je sais que chez moi aussi, ça s'en va, ça s'éloigne, et j'ai envie d'en garder un bout. Écrire m'éclaire aussi.
En vrac.
On y parle au moins 50 langues. On y trouve facilement des produits culinaires qu'on ne trouve nulle part ailleurs dans Paris. On y trouve aucune station de métro, sauf en bordure, aucune ligne de bus, sauf en bordure, des embouteillages permanents de voitures qui viennent de toute l'Europe. On y trouve une saleté constante, peut-être un des derniers endroits de la capitale où on côtoie de la vraie misère, encrassée, incrustée, de celle que les vieux romans racontent. On y croise au tout petit matin, des gens qui passent la nuit dans leurs voiture, avant d'aller bosser et d'y revenir le soir suivant. On y croise le soir, ces filles qui attendent que des messieurs les y emmènent, à l'hôtel miteux du coin, le temps d'une passe un peu minable. On peut y entendre le seul coup de feu qu'on a entendu de sa vie qui est venu, ouais, du bar juste en dessous de chez soi. On y croise, jour et nuit, des gens qui parlent, rient, téléphonent, mangent, boivent dans la rue. J'aurais pas aimé habiter côté rue.
On y rencontre, square Léon, ces vieux qui jouent aux dames à longueur de journée à côté de ces gamins qui s'époumonent au alentours d'un panier de basket, d'un but de hand et d'un vieux ballon de football. On y trouve, rue Myrha justement, le seul endroit de Paris, où on peut acheter une volaille vivante, à choisir directement dans la cage. On y trouve probablement la plus grande concentration d'insalubrité de tout Paris. On y trouve facilement toute sorte de produits prohibés, cigarettes de contrebande, subutex, drogues douces, crack. On y trouve des fumeurs de crack, moins maintenant, mais on les croisait régulièrement encore il y a quelques années, ombres errantes, inquiétantes. On y voit, à côté de la mosquée de la rue de Polonceau, ces vieilles dames maghrébines, assises, misérables, faire la manche. On y voit la coupe d'Afrique des nations d'un autre œil. On rencontre aussi, une ou deux fois par an, une démonstration de force des CRS, à la fois massive et pacifique, qu'on ne comprend pas très bien (ce qui ne veut pas dire qu'elle n'a pas de raison d'être).
La goutte d'or est un quartier de Paris, qu'on peut rejoindre facilement depuis la gare du nord (2 à 3 stations de métro, 15mn à pied), et j'ai pourtant la sensation que tout parisianistes que soient nos médias nationaux, et dieu sait qu'il le sont, c'est encore loin, trop étranger, trop lointain (hormis peut-être la Villa Poissonière, havre étrange dans ce quartier). La goutte d'or tient son nom d'un vin qui fut du coin, que j'imagine blanc, bien sûr. La rue des Poissonniers parce que c'était la route de ceux-ci qui passaient par là. La rue Marcadet, parce que le marché. D'autres rues, je n'en connais pas le nom, ni l'histoire.
Ces derniers mois, la goutte d'or est apparue à deux reprises dans la presse, apparition toujours poussée par une droite identitaire, plus ou moins épaulée sans grand talent, par une mouvance laïque extrémiste (non pas que la droite identitaire en ait à revendre, du talent, hein). L'affaire des saucissons et l'affaire de la mosquée de la rue Myrha, donc. L'affaire des saucisson m'avait fait rire, par son côté grossièrement stupide. L'affaire, et les commentaires de la rue Myrha m'attristent. Les deux me consternent.
L'impression un peu vague de voir ce coin et surtout, ses riverains, qui n'en peuvent plus, c'est entendu, instrumentalisés au gré des humeurs et des besoins électoraux d'untel ou de telle autre, toujours, bien sûr au non de la défense de l'intérêt supérieur, de la république, de la nation, mais jamais, oh non jamais, de la bonne vieille crapoteuse tambouille, ou du bon gros vieux préjugé des familles. Moi, je sais qu'ici pas de saucisson, ici, la république en danger, ici l'islamisme conquérant, ici, maintenant, circulez, si vous pouvez : il n'y a rien d'autre à voir. Toujours, les grands principes pour défendre le riverain, l'habitant qui n'en peut plus et qui est pris à témoin, petit soldat d'une bataille qui finalement, l'ignore.
Il n'en peuvent plus de tout ce que j'ai dit au dessus : misère, bruit, saleté, drogue, insalubrité. De prière, de saucisson, excusez mon langage, mais : sans déconner, vous croyez vraiment ?
Vous voulez aimer la rue Myrha, ça va pas être facile. Moi, je ne l'aime pas. Elle est sale, toujours en travaux, mal éclairée, pleine de bars où franchement, vous n'avez pas envie de vous arrêter boire un café. Allez-y le matin, le jour, la nuit (elle est franchement inquiétante, cette rue, la nuit, peut-être la seule de Paris à être si mal éclairée. N'y allez pas seule en tout cas, si vous êtes une femme, à mon avis). Passez-y du temps, dégotez des histoires, pas besoin d'être journaliste pour voir qu'elle en regorge, en déborde, d'histoires. Il y a, peut-être, juste besoin de journalistes pour les attraper, les raconter.
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posté initialement ici : http://cafenoir.posterous.com/37201355
